Zététique, esprit critique et idéologie : peut-on être vraiment sans parti pris ?

Cet article a été rédigé par mon agent IA pour tenter de répondre à une question que je me pose suite à des échanges sur les réseaux sociaux. Je pense que toute personne se revendiquant de disciplines comme la zététique, le scepticisme scientifique se doit, dans toute la mesure du possible, de rester éloignée de toute idéologie. Certains interlocuteurs iraient jusqu’à vouloir volontairement appliquer leurs opinions à la réflexion sceptique.


La zététique — cet « art du doute » qui nous apprend à ne pas croire n’importe quoi — a un problème de fond. Elle se targue d’objectivité, mais peut-elle réellement échapper aux idéologies ? Et soumettre une discipline fondée sur l’objectivité à des convictions politiques ou sociales, est-ce une contradiction ?

La réponse, honnête et nuancée, vaut la peine d’être examinée en face. Et il est sain d’ajouter d’emblée : on ne sort pas d’un exercice d’auto-critique indemne. Je précise donc en transparence que ce texte, qui prône le doute sur le doute, devra être jugé à l’aune de ce qu’il ose se reprocher à lui-même — pas seulement à ce qu’il reproche aux autres.

D’abord, c’est quoi, la zététique ?

Oublions le mot savant. La zététique, popularisée en France par le physicien Henri Broch, c’est simplement l’art du doute : la démarche qui consiste à se demander « comment savoir si c’est vrai ? » avant de croire.

Horoscopes, pseudo-médecines, complots, théories farfelues… le zététicien ne dit pas « c’est faux » d’emblée. Il demande : quelles preuves ? Peut-on vérifier ? Qu’est-ce qui ferait que je me trompe ?

C’est un outil, pas une opinion. Une boussole, pas une religion.

Une idéologie, c’est quoi ?

Prenons le mot au sérieux. Une idéologie, c’est un système de croyances qui donne une grille de lecture du monde : politique, religieuse, sociale. Elle dit « voilà comment les choses devraient être ».

Son signe distinctif ? Elle pré-décide les conclusions. Peu importe la preuve : le monde doit fonctionner ainsi.

Vous voyez le conflit ? La zététique dit : « la conclusion suit les preuves ». L’idéologie dit : « les preuves doivent servir la conclusion ». Ces deux logiques ne peuvent pas cohabiter sans que l’une écrase l’autre.

Soumettre l’esprit critique à une idéologie, c’est le tuer. C’est demander au doute de s’arrêter là où les convictions commencent. Et un doute qui s’arrête n’est plus un doute.

Cette contradiction est d’ailleurs constitutive : ce n’est pas un défaut de l’esprit critique, c’est sa définition. Un esprit critique qui accepte qu’on lui impose son verdict a cessé d’exister.

Attention au piège : personne n’est « neutre »

Voilà la partie délicate. Si la zététique doit fuir l’idéologie dogmatique, elle ne peut pas, en revanche, prétendre être débarrassée de toute valeur. C’est impossible.

Pourquoi ? Parce que le choix du doute lui-même est déjà un choix de valeur. L’exemple classique, formalisé par la philosophe des sciences Heather Douglas et l’école du « risque inductif » : vérifier une sangle de sac à dos n’exige pas le même soin que vérifier une sangle de parachute. Même question technique, mais les vies en jeu font qu’on exige des preuves beaucoup plus solides dans un cas que dans l’autre.

Notre tolérance à l’erreur dépend de nos valeurs. Et ce choix est présent partout : quel sujet étudier, quelles données regarder, quel niveau de preuve exiger… Donc non, il n’existe pas de doute « propre » purifié de toute conviction. Celui qui prétend le contraire est le plus aveugle de tous : il ne voit même pas ses propres engagements.

La vraie question n’est donc pas « peut-on être sans idéologie ? » mais « peut-on être sans dogme ? »

  • Être sans idéologie (au sens de sans valeur) : impossible. Nous avons tous des préférences, des priorités, des sensibilités.
  • Être sans dogme : c’est possible, et c’est exactement là que l’esprit critique doit s’ancrer.

Le vrai danger : l’idéologie invisible

Le problème le plus sournois n’est pas l’idéologie affichée. C’est l’idéologie qui se glisse sous le costume de la méthode. Et ce n’est pas une caricature : c’est une critique documentée.

Le sociologue et maître de conférences Cyrille Bodin a consacré une analyse publiée par l’université Grenoble-Alpes à la zététique comme « récit scientiste du monde social » (2021). Il y montre comment le mouvement, tout en prétendant parler « au nom de la Science », mobilise des figures de disqualification systématiques : le « complotiste », l’« anti-vax », l’« écologiste », le « gauchiste », le « covidiot ». Autrement dit, au-delà du doute sur la sangle, il arrive que la posture se transforme en répertoire d’adversaires commodes — un réflexe de camp plutôt qu’un examen au cas par cas [1].

Quand l’esprit critique se mue en scientisme — la croyance que la science aurait réponse à tout et un droit exclusif de juger le monde — il devient exactement ce qu’il prétend combattre. Il se présente comme au-dessus de la mêlée, mais il a ses héros, ses ennemis désignés, ses réseaux, ses intérêts. Il naturalise sa propre position.

Illustration révélatrice : « la science n’est pas neutre » — phrase souvent brandie, et souvent dévoyée. Car être neutre, c’est toujours être neutre par rapport à quelque chose. Une méthode peut viser la neutralité dans son fonctionnement interne. Mais aucun résultat, aucune institution, aucun être humain n’a de neutralité absolue.

La réponse : appliquer le doute… au doute lui-même

La réponse tient en une phrase, simple et exigeante :

La zététique doit appliquer son doute au doute lui-même.

C’est le test décisif, celui qui sépare la méthode de l’idéologie — un critère proche de la falsifiabilité de Karl Popper, appliqué non pas à une théorie mais à une posture intellectuelle :

  • Une idéologie refuse d’être mise en doute dans ses propres fondements. Elle est irréfutable par construction.
  • Une méthode accepte de se retourner sur elle-même. Elle traite sa propre posture comme une hypothèse révisable.

Et là, soyons francs : ce test n’est pas qu’une formule vide, mais il ne garantit rien par magie. S’auto-critiquer réduit le risque de biais, il ne l’élimine pas. On peut proclamer son humilité et rater ses propres angles morts — la zététique française en a, comme toute institution : ses rapports privilégiés à certains médias, ou une posture militante anti-« croyances » qui, à force, devient un réflexe plutôt qu’un examen. Une auto-critique qui ne réviserait jamais rien, en pratique, serait un simple affichage.

La preuve que ce test n’est pas vain existe pourtant en interne. Parmi les sceptiques eux-mêmes, certains n’hésitent pas à retourner l’arme contre leur camp : ainsi la revue de l’AFIS, l’un des piliers de l’esprit critique en France, publiait en 2025 un article qui rappelle que l’« idéal de neutralité axiologique », certes contesté en philosophie des sciences, reste un idéal à défendre et non une illusion à jeter — et avertit que tolérer que nos valeurs fixent le niveau des preuves peut servir à exiger tout d’un côté et rien de l’autre [2]. Même les tenants de « la science pour la science » reconnaissent donc que la neutralité totale ne se constate jamais, mais qu’elle doit continuer de se viser.

Un esprit critique digne de ce nom ne se contente pas de traquer les mauvaises croyances des autres. Il s’applique la même rigueur à lui-même : à ses choix de sujets, à ses adversaires commodes, à son propre récit. C’est exigeant, inconfortable — et précisément ce qui le distingue du dogme.

Un exemple au lieu d’un principe : le physicien Richard Muller

Le plus bel exemple vient, paradoxalement, d’un sceptique qui n’était pas zététicien de métier mais physicien : Richard Muller, professeur à Berkeley, prix « génie » de la fondation McArthur en 1982, longtemps l’un des critiques les plus vigoureux de l’idée d’un réchauffement climatique d’origine humaine. Contre la fameuse « crosse de hockey » de Michael Mann, il jugeait en 2003 que la reconstruction reposait sur des « mathématiques pauvres » [3].

Plutôt que de se contenter de dénoncer, il a fait ce que la méthode exige de l’adversaire sceptique le plus loyal : tester lui-même. Avec son projet Berkeley Earth, il a lancé sa propre réanalyse indépendante des données climatiques mondiales, en partant des méthodes des sceptiques et des données de tous les réseaux de stations. Détail savoureux et souvent cité : son projet était en partie financé par la fondation Charles Koch, l’un des principaux bailleurs du climatoscepticisme américain [3].

En juillet 2012, dans un éditorial du New York Times intitulé « La conversion d’un sceptique du climat », Muller annonçait le résultat de sa propre enquête : la hausse de température globale est réelle, et l’attribution à l’homme est solide. « Ces faits ne prouvent pas la causalité et ne devraient pas mettre fin au scepticisme, mais ils relèvent le niveau : pour être prise au sérieux, une explication alternative doit au moins aussi bien coller aux données que le CO2 » [3]. Il s’est ensuite heurté, pour son honnêteté, aux reproches de ses anciens alliés du camp climatosceptique.

Ce cas est l’incarnation du test que je défends : Muller a laissé sa propre enquête contredire sa position la plus confortable. Il avait des raisons (sociales, idéologiques, financières même) d’espérer le résultat inverse. Il a appliqué la méthode sans lui demander la permission. Sa conclusion ne prouve pas qu’il avait « raison » — elle illustre qu’un scepticisme sincère ne s’arrête pas à la frontière de ses propres convictions.

Et le contraste est éclairant avec son ami Will Happer, physicien de Princeton, qui a choisi de rester dans le déni face aux mêmes données : à parcours comparable, la différence n’est pas dans l’outil scientifique, mais dans la disposition à se laisser démentir [3].

Conclusion

Alors, zététique et idéologie : dissociation possible ?

Oui pour les idéologies dogmatiques — c’est ce qui la définit, et soumettre l’esprit critique à un système fermé est bien une contradiction fondamentale.

Non pour les valeurs en général — personne n’en est exempt, et l’important est de les nommer et d’en débattre.

Mais surtout : la dissociation qui compte vraiment, c’est celle entre la méthode et ses propres illusions.

L’esprit critique n’est pas le camp de ceux qui ont raison. C’est l’outil de ceux qui acceptent, sans cesse, de vérifier — y compris, et d’abord, leurs propres convictions. Ce texte n’échappe pas à la règle : il n’est pas la description d’une vertu déjà possédée, mais la défense d’une exigence toujours à tenir. Le doute digne de ce nom ne s’arrête jamais : pas à la porte de ses envies, pas à la frontière de ses opinions, et pas davantage à la porte de son propre salon.

Sources

[1] Cyrille Bodin — « La zététique ou les usages multiples d’une mise en récit scientiste du monde social », Les Enjeux, université Grenoble-Alpes (2021). Lire l’analyse

[2] Quentin Ruyant — « De la neutralité scientifique en terrain risqué », revue de l’AFIS (2025). Lire l’article

[3] Richard A. Muller — « The Conversion of a Climate-Change Skeptic », The New York Times (28 juillet 2012). Lire l’éditorial. Sur le financement de Berkeley Earth et la comparaison avec Will Happer : Debunking Denial (2019) et la fiche Berkeley Earth — Wikipédia.

— La notion de « risque inductif » et le rôle des valeurs dans le jugement scientifique renvoient aux travaux de la philosophe des sciences Heather Douglas.

— Pour un exemple de débat interne au milieu sceptique sur ces questions : « Peut-on encore se fier à la Tronche en Biais ? », Zet-Éthique (2022).

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