Exorcisme — Gérald Bronner : autobiographie d’un sociologue des croyances

📖 Exorcisme — Gérald Bronner

Grasset, 2024 — 240 pages


Gérald Bronner est connu comme l’un des sociologues français les plus importants sur les questions de croyances collectives, de biais cognitifs et d’irrationalité. Mais saviez-vous qu’il a lui-même failli sombrer dans ce qu’il combat aujourd’hui ?

Avec Exorcisme, il livre pour la première fois un récit autobiographique, parfois drôle, souvent émouvant, qui raconte comment un adolescent attiré par le paranormal et l’ésotérisme est devenu l’un des plus lucides pourfendeurs de fausses croyances.

Un adolescent en plein délire

Nous sommes à Nancy dans les années 1980. Bronner est un adolescent issu d’un milieu populaire, apprenti délinquant, féru d’arts martiaux, et surtout attiré par le paranormal et la symbolique ésotérique. Instruit par un oncle reclus — une figure énigmatique qui a vécu toute sa vie en marge — il devient l’un des meneurs d’un groupe qui comptera jusqu’à une soixantaine de jeunes illuminés, entretenant des rêveries millénaristes et prêchant une révolution pacifique à l’aube des années 1990.

On pourrait sourire de cette période si elle n’illustrait pas avec une acuité rare la force d’attraction des croyances collectives — et la difficulté quasi insurmontable d’en sortir seul.

La lente conversion à la rationalité

Ce qui rend ce livre fascinant, c’est que Bronner ne raconte pas un « déclic » mais un parcours de plusieurs années. Il s’inscrit en sociologie avec l’idée d’y trouver un fondement objectif à ses croyances. C’est l’inverse qui se produit.

Le tournant arrive lors d’un mémoire de maîtrise sur les superstitions à l’université de Grenoble. Il y découvre que les rituels ésotériques ne sont qu’un prolongement de la volonté, un peu pathétique, de plier le monde à ses projets en situation d’incertitude. Cette prise de conscience, associée à sa thèse sur les décisions face à l’incertitude et la découverte des biais cognitifs, opère une lente mais inexorable conversion.

Il faudra encore des années — des expériences sur les rêves conscients (lucid dreaming), l’enseignement à Grenoble puis à Nancy, l’écriture de ses premiers livres — pour qu’il finisse par se convaincre que les coïncidences que l’on peut rencontrer ne sont le signe de rien du tout.

« La conversion de son regard naît aussi, à cette occasion, de la découverte que les rituels ésotériques n’étaient qu’un prolongement de la volonté, quelque peu pathétique, de plier le monde à ses projets en situation d’incertitude. »
— Nonfiction.fr

Pourquoi ce livre est important

Ce n’est pas un énième essai sur les croyances. C’est le récit intime de quelqu’un qui a failli sombrer et qui en est sorti par la science. Il éclaire d’un jour nouveau toute l’œuvre ultérieure de Bronner — La démocratie des crédules, Apocalypse cognitive, L’empire des croyances — en montrant que son combat n’est pas théorique : il est existentiel.

La thèse centrale : on ne naît pas rationnel, on le devient, et ce chemin peut prendre des années, même pour un futur spécialiste de la question.

C’est aussi un livre d’une honnêteté rare sur les mécanismes qui nous rendent vulnérables aux croyances irrationnelles :

  • La force d’attraction des croyances collectives — et la difficulté d’en sortir seul
  • Le rôle des amitiés dans l’entretien des illusions : « rêver à plusieurs » rend la sortie plus difficile
  • La place des coïncidences dans la construction des certitudes irrationnelles
  • La lenteur du processus de désintoxication cognitive — pas un déclic, mais des années
  • La comparaison implicite avec les mécanismes des sectes et des radicalisations

Et les amis dans tout ça ?

Une dimension particulièrement touchante : la place qu’occupent les amitiés dans ce récit. Bronner dépeint ses compagnons d’illusions comme autant d’occasions de rêver à plusieurs. Avec le temps, les imaginaires — et bientôt les carrières — suivent des pentes différentes. Certains conservent une place au merveilleux, d’autres non. Ce qui ne les empêche pas de se retrouver et de rire encore, le plus joyeusement du monde.

En résumé

Exorcisme n’est pas un livre théorique de plus. C’est le récit nécessaire d’un homme qui a traversé l’irrationalité de l’intérieur et qui, par la sociologie, s’en est extrait centimètre par centimètre. Une lecture indispensable pour quiconque s’intéresse à la zététique, au scepticisme, ou simplement à la question de savoir comment un esprit peut se perdre — et se retrouver.


Référence

Bronner, G. (2024). Exorcisme. Paris : Grasset. 240 p. ISBN 9782246827368.

Cet article a été initialement publié dans le cadre des notes de lecture personnelles. Retrouvez la fiche auteur et les autres critiques dans le projet ObsiSceptique.

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