Le budget 2027 est arrivé avec son lot de coupes. Il y a celle, annoncée puis démentie à moitié, de l’Ademe : selon les informations du Monde du 17 septembre, l’Agence de la transition écologique verrait son budget d’intervention amputé de plus de 300 millions d’euros, soit une baisse de plus de 30 %. Le jour même, le premier ministre déclarait que le budget du ministère de l’Écologie serait « préservé » en 2027 — sans que le montant de l’Ademe soit connu à ce stade, les arbitrages n’étant pas rendus. Autrement dit : on nous dit que l’écologie est épargnée, pendant que l’agence qui la finance est menacée. Et cela après l’été le plus chaud jamais mesuré en France depuis 1900, selon le bilan de Météo-France du 31 août.
Et il y a, une fois de plus, le point d’indice des fonctionnaires. Gelé.
Quelques heures avant que j’écrive ces lignes, le premier ministre a fixé les économies à réaliser en 2027 non plus à 30 milliards d’euros comme en début de semaine, mais à 54 milliards. Aucun coup de pouce n’est prévu sur les salaires des fonctionnaires. Le gel n’est donc pas un scénario : c’est l’annonce.
Ce que « gelé » veut dire
La valeur du point d’indice est fixée à 4,92278 € brut par mois. Elle n’a pas bougé depuis le 1er juillet 2023.
« Gelé », dans le langage budgétaire, signifie que le salaire nominal ne change pas. Mais un salaire qui ne bouge pas tandis que les prix augmentent est un salaire qui baisse. C’est de l’arithmétique, pas de l’opinion : les agents de l’État, des collectivités territoriales et des hôpitaux perdent du pouvoir d’achat chaque mois, mécaniquement, sans qu’aucune décision nouvelle n’ait à être prise. L’absence de décision est la décision.
Ils sont 5,9 millions. Répartis entre l’État (2,57 millions), la fonction publique territoriale (1,99 million) et la fonction publique hospitalière (1,24 million). Derrière le mot « fonctionnaires », il y a les personnels soignants des hôpitaux publics, les agents d’entretien des écoles, les secrétaires de mairie des villages, les éboueurs, les enseignants.
Des millions de Français traités comme des variables d’ajustement. Le terme n’est pas polémique : c’est la définition économique exacte. La variable d’ajustement, c’est ce qui absorbe le choc pour que le reste tienne.
Vingt ans de comparaison
Pour mesurer ce que cela signifie vraiment, il faut regarder la durée. Une comparaison sur vingt ans, du 1er janvier 2005 au 1er janvier 2025, entre la revalorisation du point d’indice et l’inflation constatée par l’Insee.
| Année | Valeur du point | Revalorisation cumulée | Inflation cumulée | Pouvoir d’achat |
|---|---|---|---|---|
| 2005 | 4,39632 € | — | — | référence |
| 2010 | 4,60726 € | +4,8 % | +8,0 % | −3,0 % |
| 2015 | 4,63029 € | +5,3 % | +14,1 % | −7,7 % |
| 2020 | 4,68602 € | +6,6 % | +19,4 % | −10,7 % |
| 2022 | 4,68602 € | +6,6 % | +27,6 % | −16,5 % |
| 2025 | 4,92278 € | +12,0 % | +39,0 % | −19,5 % |
En vingt ans, le point d’indice a été revalorisé de 12 %. Les prix, dans le même temps, ont augmenté de 39 %.
Le pouvoir d’achat du traitement indiciaire a donc reculé de 19,5 %. Un agent dont le traitement brut était de 2 000 € par mois en 2005 devrait percevoir 2 781 € aujourd’hui pour disposer du même pouvoir d’achat. La revalorisation du point ne lui en donne que 2 240 €. C’est une perte de 541 € par mois — environ 6 500 € par an, sur un traitement qui n’a jamais été confortable.
Et il ne s’agit pas d’une lente érosion régulière, ce serait presque rassurant. La courbe dit autre chose : sur ces vingt ans, le point d’indice est resté inchangé pendant près de quatorze ans. Six années pleines entre juillet 2010 et juillet 2016. Cinq ans et demi entre février 2017 et juillet 2022. Les seules vraies revalorisations sont intervenues en 2022 et 2023 — après que l’inflation a atteint 5,2 %, et sans la rattraper.
Une revalorisation qui arrive systématiquement avec un an de retard sur l’inflation, ce n’est pas une revalorisation. C’est un dédommagement partiel, après coup, de ce qu’on a déjà perdu.
L’autre côté du livre de comptes
Car il y a un autre côté. Pendant que le point d’indice reste figé « parce qu’il faut faire des économies », on ne touche pas aux aides publiques aux entreprises.
Pour donner l’ordre de grandeur : le ministère des Finances a chiffré le coût d’une revalorisation de 1 % de la valeur du point d’indice à 2,4 milliards d’euros pour les employeurs des trois versants — montant jugé « pas envisageable » en juillet 2026. Les aides publiques aux entreprises, elles, sont estimées entre 82 et 187 milliards d’euros par an par le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, dans un rapport du 17 juillet 2026 — soit entre 4,7 % et 10,7 % de l’ensemble des dépenses publiques.
Deux virgule quatre milliards d’un côté. Au moins quatre-vingts de l’autre.
Je mesure ce que l’écart entre 82 et 187 a d’embarrassant : selon la manière de compter, on double le montant. C’est en soi une information — voilà un poste de dépense dont l’État lui-même ne sait pas précisément ce qu’il coûte. Mais prenons le chiffre le plus bas, le plus prudent, celui qui arrange le moins ma démonstration : il reste trente-quatre fois le montant qu’on refuse aux fonctionnaires.
Pendant ce temps, au deuxième trimestre 2026, les grandes entreprises françaises ont versé 70,4 milliards de dollars de dividendes, soit environ 61 milliards d’euros — le montant le plus élevé d’Europe. En un trimestre. Sur les seules 98,2 milliards reversés aux actionnaires du CAC 40 en 2024, près de 24 milliards l’ont été sous forme de rachats d’actions, ces opérations qui font monter mécaniquement le cours de Bourse sans qu’une seule machine ait été achetée ni un seul emploi créé.
Ce que disent les évaluations
Reste l’argument central : ces aides seraient nécessaires au tissu économique. Ce n’est pas un slogan, c’est une hypothèse qui se teste — et l’État la teste depuis des années.
Le Comité national d’évaluation des politiques publiques a évalué le crédit d’impôt recherche, le plus important de ces dispositifs. Sa conclusion, publiée en 2021, est précise et vaut d’être citée exactement : les effets sont positifs pour les micro-entreprises et les PME, mais aucun effet statistiquement significatif n’est établi pour les entreprises de taille intermédiaire et les grandes entreprises.
Autrement dit : ce dispositif fonctionne pour ceux qui ont réellement besoin d’un coup de pouce, et n’est pas démontré pour ceux qui ont de loin le plus de moyens. Le CIR est d’ailleurs le plus généreux des dispositifs fiscaux d’aide à la R&D de l’OCDE — « notamment pour les grandes entreprises », note le Conseil d’analyse économique.
Ce n’est donc pas « inefficace ». C’est plus dérangeant que ça : c’est efficace là où ce n’est pas nécessaire, et non démontré là où c’est le plus coûteux.
La question qu’on ne pose pas
Il existe des dizaines de milliards d’économies potentielles dans un poste de dépense dont l’efficacité n’est pas prouvée pour ses principaux bénéficiaires — et dont l’État ne connaît pas le montant exact. Ce poste n’est jamais celui qu’on ouvre quand il faut trouver de l’argent.
On ouvre le point d’indice. On sait pourtant ce qu’il coûte, à qui, et ce qu’il produit : un agent soignant en poste, un enseignant devant sa classe, un agent municipal qui ramasse les poubelles le lundi matin. Ce sont des effets faciles à mesurer parce qu’on les voit.
Le choix n’est pas entre rigueur et laxisme. Il se situe entre deux façons de faire des économies : la première sur ceux dont on peut mesurer précisément la dépense et prédire le renoncement, la seconde sur des dispositifs dont on ne sait ni ce qu’ils coûtent exactement, ni ce qu’ils rapportent.
L’une est facile. L’autre demanderait d’affronter les actionnaires.
Chiffres et sources : valeur du point d’indice 4,92278 € (inchangée depuis le 1er juillet 2023), série officielle de l’évolution du point d’indice (décret n° 2023-519 du 28 juin 2023 et textes antérieurs) ; inflation : moyennes annuelles Insee de l’indice des prix à la consommation, cumulées sur 2005-2024 ; 5,9 millions d’agents fin 2024 (Insee Première n°2094) répartis 2,57 M État / 1,99 M territoriale / 1,24 M hospitalière (DGAFP, Chiffres clés 2025) ; coût d’une revalorisation de 1 % du point d’indice (2,4 Md€), chiffrage du ministère des Finances rapporté par la presse, juillet 2026 ; aides publiques aux entreprises 82-187 Md€ et 4,7-10,7 % des dépenses publiques, Haut-Commissariat à la stratégie et au plan, 17 juillet 2026 ; baisse de plus de 30 % du budget d’intervention de l’Ademe (plus de 300 M€), Le Monde, 17 septembre 2026 ; hausse annoncée du budget de l’Écologie et économies portées à 54 Md€ pour 2027, déclarations du premier ministre du 17 septembre 2026 (Le Figaro, reprises par Maire-info et actu-environnement) ; été 2026 le plus chaud jamais mesuré en France depuis 1900, bilan climatique de Météo-France, 31 août 2026 ; évaluation du CIR, Comité national d’évaluation des politiques publiques / France Stratégie, 2021 ; CIR « le plus généreux de l’OCDE », Conseil d’analyse économique ; dividendes du T2 2026 (70,4 Md$, ~61 Md€), données de marché ; 98,2 Md€ reversés aux actionnaires du CAC 40 en 2024, dont ~24 Md€ de rachats d’actions, amendement parlementaire au PLF 2026.
Note de méthode : le calcul compare le point d’indice au 1er janvier 2005 et au 1er janvier 2025, et l’inflation cumulée des années 2005 à 2024 (période révolue entre ces deux dates). Les moyennes annuelles d’inflation sont celles publiées par l’Insee ; une reconstitution à partir des glissements mensuels donne un cumul de 40,2 % au lieu de 40,3 %, soit un écart de 0,1 point. Le résultat de −19,5 % ne dépend pas de ce choix de méthode.
Sur l’Ademe : à la date de rédaction, les arbitrages du projet de loi de finances 2027 n’étaient pas rendus. La baisse de plus de 30 % est celle rapportée par Le Monde le 17 septembre ; le premier ministre a déclaré le même jour que le budget du ministère de l’Écologie serait en hausse, sans préciser le sort de l’agence. Les deux informations coexistent dans l’article plutôt que d’être tranchées à leur place.